Web mortem - Editions Albin Michel - juin 2009

St Andrew, en Ecosse, est le théâtre de deux meurtres particulièrement horribles, dont les victimes sont des sans-papiers venus du Proche-Orient. La police locale ne s’y arrêterait sans doute guère si un troisième corps n’était découvert: celui de la ravissante maîtresse de Hammond Mac Leod, lui-même jeune et brillant doyen de l'Université.

A priori, Mac Leod n’avait aucune raison de se débarrasser de la jeune femme, encore moins de la mutiler aussi atrocement, de la décapiter. Pourtant, cela n’empêche pas les soupçons de peser sur lui. Et ce n’est pas en passant son temps sur cet étrange jeu en ligne qu’il s’en sortira, encore moins en malmenant Willow Owen, la journaliste du Guardian qui le suit d’un peu trop près.

Le jeune universitaire prend alors la fuite vers New York. Mais derrière la toile, dans le jeu en ligne, un tueur veille. Pourquoi ? Comment ? Mac Leod ne le sait pas. En revanche, il comprend vite qu’il n’a plus qu’une solution : plonger dans la sombre et ancestrale histoire de la Mésopotamie, devenir l’un des joueurs, désigner la prochaine victime. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est d’être piégé dans la partie, d’y entraîner la jeune journaliste dont il est en train de tomber amoureux. Et lorsqu’il comprend que ce sanglant virtuel est tout autant lié à la réalité des langues disparues qu’à un tourbillon de passions destructrices des plus actuels, il est peut-être trop tard.

 

Extraits

 

Mercredi, 14h45 (UTC-5)

Il était agité par un sombre cauchemar dans lequel il lui semblait s’entendre crier, comme en écho au fond d’un gouffre. Crier. Puis hurler. Mais personne ne l’entendait. Personne ne l’entendrait plus jamais. Ses seuls compagnons étaient désormais ces vers répugnants qui se tortillaient à côté de lui.

Son corps s’éveilla. Il grelottait.

Son esprit sortit des ténèbres. Il vacillait.

Hammond regarda autour de lui. Peut-être aurait-il mieux fait de rester plongé dans son rêve. Loin de ce trou infâme.

Il se souleva à moitié. Mais ses bras furent tirés en arrière par les menottes qui soudaient ses poignets au vieux radiateur. Irradiant immédiatement une violente douleur dans sa nuque déjà raide et endolorie.

Il ferma les yeux, les rouvrit aussitôt. Leva la tête.

Une minuscule fenêtre. Une lumière rougeoyante qui tombait de l’ampoule vissée au-dessus de sa tête, sur le plafond carrelé, le noyant dans un halo pourpre et noir. Pourtant, cette lueur mettait du relief sur tout ce qui se trouvait autour de lui. Ce qui équivalait à pas grand-chose. Le vieux seau placé contre le mur et qui exhalait une faible odeur âcre. Une étagère métallique au sommet de laquelle étaient empilés des bocaux poussiéreux. Le vieux radiateur auquel il était attaché. Les restes d’un lavabo, abandonnés à même le sol, à côté d’une porte métallique fermée. Et pas un bruit, si ce n’était celui du liquide qui, filtrant de l’un des bocaux, tombait goutte à goutte dans le seau.

Hammond sentit sa gorge se serrer d’un coup. Il allait crever. Et il croyait savoir comment. La panique le submergea.

Il se redressa, se propulsa vers l’avant.

Putain de tuyau.

Il allait lâcher, c’était sûr. Mais les menottes raclèrent le métal, ramenant brutalement le prisonnier vers le conduit, avec pour seule conséquence de lui déchirer les muscles des épaules et des bras, la peau des poignets.

Hammond se laissa retomber contre le mur, tenta de maîtriser son envie de hurler.

Compter.

Il fallait continuer de compter.

Les pattes des bestioles. Ou autre chose.

Il prit une longue inspiration, baissa les yeux en direction des vers qui grouillaient. Se rapprochaient du récipient métallique. Hammond ne pouvait voir ce qui se trouvait à l’intérieur. Et qui les attirait.

Il plissa les yeux. Il n’avait jamais observé des vers de cette sorte. L’arrière de leur corps portait une queue minuscule, qui s’étirait et se rétractait à volonté selon la position de l’animal, comme si ce dernier avait été télescopique. Et cela contribuait de manière évidente à la propulsion de l’ensemble.

Une première bestiole arriva au niveau du seau, passa sans difficulté le barrage du rebord. Se laissa tomber à l’intérieur.

Un à un, ses congénères le suivirent. Mais la curiosité scientifique de Hammond n’était plus assez présente pour qu’il eût envie de les observer dans le liquide. De toute façon, de l’endroit où il était, il ne pouvait le faire. Alors, mentalement, il se mit à passer en revue la liste des profs du département de zoologie. Lequel serait susceptible de lui faire le discours le plus long sur cette larve immonde ?

Petit bidule mou et rampant, de forme cylindrique et allongée, harmonieusement pourvu d’un corps sans membres et sans vertèbres…

A ce moment, à travers le voile de lumière pourpre, il le vit. Sursauta. Si fort que les menottes s’enfoncèrent encore davantage dans ses poignets meurtris.

L’ombre noire. Deux yeux bleus. Très pâles dans le masque de charbon de la cagoule.

Le meneur de jeu.

 

14 :59

Voilà.

Le dernier joueur était là.

Numéro Huit, alias Numéro Sept, alias…

A sa merci.

Pourtant, Il n’avait pas l’impression d’en tirer le moindre plaisir. De toute manière, quand avait-Il réellement pris son pied dans cette histoire ? Cela n’avait jamais été son objectif. Même incidemment.

D’un geste machinal, Il rajusta la cagoule sur le haut de son crâne, se pencha sur l’homme assis, lui attrapa les cheveux. Tira sa tête en arrière.

Il le vit déglutir et, sans faillir, soutenir son regard. Le connard savait. Et s’il avait peur, il le cachait bien. Etait-ce à cause de la fille ? Comment pouvait-on être autant attaché à une stupide petite pétasse ?

L’espace d’un instant, Il l’envia presque. Affronter aussi calmement ce qui s’annonçait, comme s’il n’avait plus rien à perdre. Puis Il sentit l’humidité poisseuse sous ses doigts, dans les cheveux du prisonnier.

Il ne put s’empêcher de sourire. En dépit du froid qui régnait ici, le connard transpirait.

Sans le lâcher, Il s’approcha au plus près de son oreille, chuchota, d’un ton presque triomphant :

- T’as la trouille, Numéro Huit ?

Et Il se sentit soudain envahi par une sérénité qu’Il n’avait encore jamais ressentie.

 

(…)

Ses doigts revinrent sur les touches, vers le premier joueur :

    Maintenant, si tu passes sur ce « pion », il cèdera la place à celui qu’il représente…

Quelque part, à une extrémité de la toile, le joueur obéit. La flèche de sa souris effleura la tête chenue.

Le texte du maître du jeu réapparut :

    Ton « pion », Numéro Un, est le descendant d’un certain Nabheel. Avec lequel tu vas faire une plongée de 4 018 ans dans le temps. Cela te dit quelque chose ? Réfléchis… Nous sommes en 2009. Tu vas être projeté en 2009 avant Jésus-Christ. Est-ce une coïncidence ? Peu importe. Tout ce que tu dois savoir pour l’instant, c’est qu’à cette époque, Nabheel a vingt-trois ans. Il est sumérien, né dans le bourg de Hermal, et il est devenu l’un des scribes d’Ibbi-Sîn, dernier empereur de la troisième dynastie d’Ur, en Mésopotamie…

En attendant, quelques lignes supplémentaires du premier chapitre :

... Ce que les adultes savent pas, c’est que les singes pensent que c’est eux, les hommes, qui feraient mieux d’avoir des poils sur le front. Comme ça, leurs neurones du devant gèleraient pas. Et peut-être qu’ils arrêteraient de discuter de la bombe atomique et de la physique quantique.

Maman s’intéresse pas à la bombe atomique. Mais la physique quantique, elle adore. Ça doit être pour ça qu’elle s’épile les trois poils qui poussent tout le temps entre ses sourcils. Pour empêcher ses neurones de geler. L’embêtant, c’est qu’elle est myope. Du coup, pour voir ce qu’elle fait, elle colle son nez sur la glace au-dessus du lavabo, elle ouvre les yeux super grands (pareil que si elle voulait voir à travers le mur), elle tire méga-fort sur le poil. Et sa bouche part sur le côté.

C’est sûr que ça doit faire mal. Mais vu que ça peut aussi faire splotch, moi, je recule. Un splotch de poil, on peut jamais savoir comment ça va finir. En plus, j’ai pas envie que maman me cherche des poils-de-front au-dessus de mes sourcils-de-l'œil. D’abord, je veux pas avoir mal. Et puis des poils-de-front, je suis sûr que j’en ai pas vu que je lui ressemble pas du tout. A maman.

Déjà, je suis pas grand pour mon âge. Ça, c’est pas moi qui le dis, c’est le médecin. Et un médecin, c’est pas seulement un docteur, vu que des docteurs, il y en a des tas. Maman aussi est docteur. Seulement elle, c’est en maths. Et ça se voit. Rien que pour me mettre un suppositoire, elle doit d’abord prendre une pilule qui calme. Même que je me demande comment elle a fait pour me fabriquer avec papa si elle a jamais voulu voir son derrière.

Parce que moi, je sais comment ça se passe, la fabrication des bébés. Je vais pas l’expliquer maintenant vu que ça serait trop long. En plus, je connais pas encore tous les détails. Evidemment, j'ai lu les livres que maman a sur le sexe. Mais je les ai pas appris par cœur. Toute façon, j’aurai pas le droit de fabriquer un bébé tout de suite. Alors que la maîtresse a dit qu’on avait intérêt à toujours savoir nos leçons et nos récitations.

En attendant, dans le sexe, c’est vrai qu’il y a des mots qui m’intéressent. D’ailleurs, j’ai recopié les plus sympas à la fin de mon carnet-à-mots, avec ceux que j’aimais déjà parce qu’ils sont difficiles ou jolis. Genre libellule, qui roule vert-transparent dans le soleil. Un peu comme ovule, qui est beaucoup plus mignon que spermatozoïde mais moins intéressant dans les lettres. L’embêtant, c’est que je venais de recopier ces deux là quand maman est entrée et m'a repris le livre que je lisais. C’est-bien-la-peine-que-j’interdise-à-ton-père-de-t’offrir-une-saloperie-d’iPhone-si-tu-voles-dans-ma-bibliothèque, elle a dit en me tapant sur la tête. Heureusement, je me suis reculé. Et vu que je suis vraiment petit, elle m’a raté.

Maman pense jamais que je suis si petit. Ça doit être normal parce que même moi, j’oublie. Il y a que quand je me vois dans une fenêtre à côté de Mathias ou Théophile, mes copains de ma classe, que je me souviens. Et même si je me redis que j’ai sauté des classes, donc Mathias et Théophile sont plus vieux que moi, c’est énervant.

C’est aussi pour ça que je me mets devant la glace seulement les fois que je suis tout seul à la maison. Au moins, quand il y a personne de grand à côté de moi, je pense pas à mesurer. Donc je peux me regarder pour de vrai. Là, je vois bien que je lui ressemble pas, à maman. Et c'est tant mieux. J'ai les cheveux blonds de papa et ses yeux aussi. Pas verts et pas bleus non plus. Mais un peu des deux. Les copines de maman disent que je suis mignon. Il y a que maman qui dit il-est-fade. Je l’ai entendue une fois pendant qu’elle parlait avec son père-mon-grand-père. Mon-fils-est-fade, elle a répété. Et puis elle a dit c’est-trop-affreux. C’est-le-portrait-de-son-père.

Ce jour-là, je me suis forcé à penser que je m’en fichais. Maintenant, vu que je me suis entraîné, je m’en fiche pour de vrai. Toute façon, je préfère ressembler à papa. Même que des fois, je me demande pourquoi il a eu envie de faire un bébé avec maman (au temps où elle était pas encore ma mère évidemment). Je serais grand, j’aurais pas envie. Mais peut-être qu’il y a des choses que je comprends pas dans le sexe des adultes. Vu que j’ai pas lu tous les livres que maman a lus.

Pourtant, dans ma chambre, puisque j’ai pas le droit d’avoir de télévision-mange-intelligence ni d’ordinateur-tue-neurones (comme dit maman), les livres, ils prennent toute la place sur mes étagères. Du coup, on voit presque plus les murs derrière. Ça me fait pareil que si j’avais une deuxième peau en papier pour me protéger. Encore plus quand le papier raconte des histoires qui font oublier. Alors je relis tout le temps les livres de Roald-Dahl parce qu’ils sont trop marrants (surtout Matilda qui est la petite fille trop intelligente dans sa famille). Et j’adore les Jack-London vu qu’eux, ils me font vraiment rêver. Il y a Belliou-la-fumée, L’appel-de-la-forêt. Et Croc-Blanc. Celui-là, j’ai qu’à le toucher pour voir la forêt du Grand-Nord, la glace, les chiens qui courent dessus. Et le traîneau qui glisse.

Souvent, maman me crie après. Même que c’est plus facile de compter les fois qu’elle est un peu gentille et pas énervée que les fois où elle-pète-un-plomb (comme dit Mathias). Sauf que Mathias, c’est son père qui pète-un-plomb. Mais pas souvent comparé à maman. Donc quand ça arrive, je me sauve dans ma chambre, je pose Croc-Blanc sur ma joue, je ferme les yeux. Et je respire méga-fort pour être dans la forêt avec les loups. Après, ça va mieux. Mon cœur résonne moins, j'ai moins envie de vomir. Parce que maman aime pas quand je vomis.

C'est vrai qu'une fois, j'ai mis mon petit déjeuner avec les céréales que je déteste (même si elles-sont-bonnes-pour-la-santé) sur son tailleur noir (qui-vaut-une-fortune). Petit-monstre, si-je-réussis-à-le-récupérer, ça-tiendra-du-miracle (elle a dit). A-ton-âge, tu-devrais-quand-même-pourvoir-te-contrôler. En même temps, c’est pas ma faute à moi si mon cœur tape trop à l’intérieur. Et encore plus quand maman a beaucoup crié et qu’après, elle vient m'embrasser tout-mouillé sur la figure (pareil que si j’étais tout d’un coup la seule personne de sa vie). Elle a même de la chance que ça m'arrive pas plus souvent. De vomir.

Son tailleur noir à maman, il est pas beau toute façon. En plus, elle l'a mis pour l'enterrement du bébé. Moi, je dis quelle-idée. Mettre des habits de mort dans la vie quand la tristesse est en train de passer. Et puis si je vomis encore, maman me renverra dans ma chambre. Donc c’est pas grave, parce que c’est seulement là dans l'appartement que je me sens un peu bien. Vu qu’en plus de sentir le vieux livre, ma chambre sent un peu le chien. Aussi.

L’odeur de chien, elle vient de Bismuth. Et Bismuth, il vit avec papa. Donc c’est pareil, je le vois que le week-end. Mais quand il joue avec moi, il bave toujours sur mon t-shirt (Bismuth, pas papa). Du coup, quand je reviens à Paris, je le cache (le t-shirt, pas Bismuth) sous mon matelas ou derrière des livres sur mon étagère ou sous mes caleçons dans le tiroir de ma commode. Et je change souvent de cachette pour pas que maman le trouve vu qu’elle le jettera comme elle a déjà fait.

Maman comprend pas pourquoi je veux dormir avec l'odeur de Bismuth, tout pareil que s’il était là près de moi avec son museau contre mon bras. Mais Bismuth, quand il me fonce dessus, c’est pas pour me crier après ou pour me faire faire des x et des y. Bismuth, il m’aime. Donc forcément, je l’aime aussi. Même que, quand je sens son odeur et qu’il est pas là, mon cœur gonfle dans ma gorge tellement fort qu'il écrase tout dans ma tête, jusqu'à mes yeux qui se pressent pour sortir. Et alors, ça fait des larmes.

Tout le monde dit que le cœur est pas dans la gorge mais plus bas, au-dessus des boyaux et du sac-à-manger qui s’appelle l’estomac. Et il y a pas que le monde qui le dit. C’est aussi marqué dans le dictionnaire médical que le père-de-maman lit tout le temps pour savoir s’il a le cancer ou le cœur qui éclate ou la tête qui perd son cerveau. Donc c’est sûrement vrai.

L’ennuyant, c’est qu’il est abominable, le dictionnaire médical. C’est vrai que le mot abominable, je l’aime bien. Même que je l’ai recopié déjà dix fois dans mon carnet-à-mots. Mais quand je le dis tout doucement, du genre a-bo-mi-na-ble, je vois les boyaux qui sortent violets et troués et dégoulinants de partout. Pareil que sur les pages du dictionnaire. Du coup, je prends les pages par les tout petits coins, pour pas toucher les photos où il y a masses de croûtes, de pus, de furoncles, et d'autres trucs dégoûtants. En même temps, maman m’empêche pas de le lire comme pour les livres sur le sexe. Elle dit c’est-bien-tu-t’instruis. De-toute-manière, tu-dois-savoir-que-la-maladie-existe-ainsi-que-la-mort. Comme si je le savais pas déjà qu’il y a des gens qui tirent sur les autres, et des bombes qui explosent partout. En plus de ceux qui meurent sans prévenir. C’est pour ça que le dictionnaire médical, je le regarde surtout pour les mots bizarres ou marrants que je recopie dans mon carnet-à-mots.

Ça n’empêche que hier soir, avant d’aller me brosser mes dents, j'ai vu que le cœur était pas dans la gorge, mais à la moitié du chemin entre la tête et le zizi. Et là moi je dis, il-y-a-un-truc-pas-très-normal. Maman dit tout le temps que le plus important chez un être humain, c'est le cerveau. Mais alors, pourquoi le cœur est pas plus haut près de la tête pour lui envoyer tout son sang, plutôt que d’en envoyer des masses au zizi ? C'est vrai qu'en dessous plus bas, il y a les jambes. Pourtant, le sang, quand il arrive aux pieds, il s'en va pas. Donc il faut bien qu'il remonte. Et quand il remonte pour aller au cerveau, il est obligé de passer par le zizi.

Et ça me fait drôlement rigoler de savoir que même le-père-de-maman, il a du sang-de-zizi dans le cerveau…

L'équation du chat (Ed. Liana Levi, Le Cercle Points), Web mortem (Ed. Albin Michel), Noir Austral (Ed. Liana Levi, Folio policier, De Geus (NL), Touring club (It)), Requiem pour un poisson (Ed. Liana Levi, Folio policier, De Geus (NL), Effemme (It), Alpha books (China))